Babordages

Pendant qu'ils ne cherchaient pas d'alternative, nous pensions à un #PlanB.

Défaut de latéralisation

Publié le par dans avec 3 avis

Le système médiatique a ceci de formidable qu’il permet joyeusement de faire circuler des énormités avec un aplomb sans faille et sans la moindre contradiction. Il ne s’agit ici aucunement de décrire une espèce de complot ourdi par quelque groupuscule occulte, mais il se trouve que, par inculture politique, par manque de temps, par facilité, par contrainte, par calcul marketing et par cynisme peut-être, les médias (point #lémédia) nous servent trop régulièrement une soupe pré-mâchée, pré-digérée, à prendre sur place ou à emporter.

Ainsi, depuis bien trop longtemps déjà, mais depuis quelques semaines peut être encore davantage, l’on s’obstine à nous présenter des hommes, des discours, une pensée comme étant « de gauche ».

Or, comme radios et télévisions fonctionnent sur le principe de la circulation circulaire (c’est le moment ou tu peux aller relire Bourdieu) de l’information, les mêmes têtes font, l’une après l’autre, leur tour de manège des talk-shows d’infotainment kikoolol en passant par l’émission de débat cruciverbiale entre deux ou trois matinales radiophoniques, les chaînes d’info en continu n’étant pas en reste, on leur y trouvera toujours un strapontin. Le bon client qui se sera emparé de la queue du Mickey remportera un tour supplémentaire, gratuit.

On martèle, on répète, on fabrique. Untel est « de gauche », c’est sûr, tout le monde le décrit ainsi. D’ailleurs, c’est bien simple, il ne dit presque pas du tout la même chose que Machin, qui lui est « de droite ». CQFD.

Ces dernières semaines, voici ceux qui ont incarné « la gauche ».

Mathieu Pigasse est de gauche. Un patron de presse de gauche. Un banquier de gauche. Il est membre du conseil d’administration de la Fondation Jean Jaurès. (Comme si ce pauvre Jean n’était pas déjà assez mort comme ça.) Si ça ce n’est pas une caution de gauche, franchement ! Il est de gauche, cet homme, mais il sort quand même un bouquin à charge contre le président normal, lui-même de gauche, mais sans doute pas de la même, c’est très compliqué. Que nous vend-il, Mathieu, dans son tout neuf ouvrage rédigé de ses propres petites mains ? Du rêve, assurément, puisque l’un des points qu’il ne manque pas de soulever est celui de la durée du travail, trop courte, évidemment, ça nique la productivité, c’est certain. Il faut travailler davantage, produire davantage, gagner davantage. Travailler plus pour gagner plus. Tous ensemble. Il faut aussi des « cœurs brûlants », parce que c’est joli. Mathieu Pigasse est de gauche.

Pascal Lamy est de gauche. Un ancien banquier de gauche. Un ancien directeur de l’Organisation Mondiale du Commerce de gauche. Un ancien trésorier du club Le Siècle de gauche. Un ancien président de la commission Prospective du MEDEF de gauche. Aujourd’hui, on ne sait pas trop ce qu’il fait, il est un peu commissaire européen, mais il est de gauche Pascal, il a sa carte au PS depuis 1969. Un homme de gauche historique, il a côtoyé Mitterrand, et Mauroy, et Delors… et Strauss-Kahn… Et que prône-t-il ce brave homme, ce socialiste courageux ? Des petits boulots payés en dessous du SMIC parce qu’il faut bien être raisonnable, dans la conjoncture actuelle, il vaut mieux ça que pas de boulot. Que veux-tu répondre à une telle évidence ? Pascal Lamy est de gauche.

Philippe Aghion est de gauche. Il est économiste libéral de gauche. Il a en son temps signé l’appel des économistes en faveur du candidat François Hollande, de gauche itou. Il est aujourd’hui l’un de ses conseillers en économie, de gauche. Il sort lui aussi un livre, pas pour le vendre non, par esprit de partage certainement. Dans ce recueil, il ose nous dévoiler, courageusement, les vraies réformes qu’il faut engager. Il démonte façon puzzle le peu de keynésianisme qui pouvait encore subsister dans l’air ambiant et, n’hésite pas à son tour à prôner la fin du SMIC. Philippe Aghion est de gauche.

Jean Peyrelevade est de gauche. Il est peut-être même le plus à gauche de tous les joyeux drilles cités ici. La preuve, il se présente lui-même comme un homme de centre gauche. Ancien président de Suez de gauche. Ancien banquier de gauche (lui aussi, c’est fou, non?). Il fut en son temps directeur adjoint du cabinet de Pierre Mauroy où il eut à gérer les nationalisations, si ça ne te pose pas ton homme de gauche. Il a activement participé au tournant de la rigueur, rigueur de gauche, contrairement à l’austérité qui elle est de droite. À moins que ce ne soit l’inverse. En 2011, il hésite un peu puisque ses soutiens iront de François Hollande à François Bayrou en passant par Manuel Valls, de gauche. Jean ressort du formol cette semaine pour signer une tribune dans les Échos dans laquelle il soulève les insuffisances du pacte de compétitivité qui ne saurait aller assez loin, assez haut, assez fort. Le problème majeur étant les salaires, trop élevés. Il ose parler au peuple (sic) de la modération salariale, vertu cardinale, ou presque. Jean Peyrelevade est de gauche.

Des ventrus qui expliquent à la plèbe que pour que le monde continue de tourner, il serait préférable qu’elle travaille un peu plus, un peu plus longtemps, et puis aussi un peu moins cher.

La gauche.

Incarnée.

 
Photo en une : Christian Hartmann/REUTERS

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fabu_land

À propos de fabu_land

Rouge et Vert, décoiffé et mal rasé. Daltonien aussi, un peu. Éleveur de Macaque en milieu tempéré. Ne crois ni en Dieu, ni en la Croissance. Ne suis qu'amour, mais faut pas m'emmerder !

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3 avis sur “Défaut de latéralisation

  1. GdeC

    excellent. ça me fait du bien de lire ça. j’aurais fini par penser sinon qu’il n’y avait que moi qui n’utilisait qu’un hémisphère pour regarder le monde… En te lisant, j’ai pensé à un homme de gauche, vraiment, dans un bocal de piranhas… Mais soudain, un affreux doute m’étreint : et Le Guen, il est de gauche, Le Guen ?

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  2. Logali

    Pour moi, être de gauche c’est faire passer l’intérêt général avant son propre intérêt . C’est bien pour ça que je me crois de droite. Par faiblesse ou par impuissance. Pour autant, des vrais gauchistes, j’en connais pas. Et ceux décrits ci-dessus sont à mes yeux pires que tout : des imposteurs.
    Donc je souscris à l’expression d’Orwell : en ces temps d’imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire. En cela, cet écrit est à défaut au moins révolutionnaire. Et c’est bien.

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